Le bouc émissaire
photo par heyitssarahh
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Il est 9 h 46.

Ma main tient fermement mon crayon pour essayer de ne pas trembler. Mon coeur se serre, mon estomac est noué, ma sueur m’enveloppe.

J’aimerais que le temps s’arrête. En fait non, j’aimerais tout simplement avoir un bouton pour passer au chapitre suivant, celui où je suis de retour à la maison.

9 h 48

Le professeur continue son cours d’histoire. J’essaie de me concentrer sur ses paroles pour me faire croire que je ne suis nullement affecté par ce que je sais qui va arriver à la pause, à 10 h 15.

Il est là, à deux bureaux de moi, une rangée derrière, il a vu que je viens de lui jeter un coup d’oeil et il rit déjà. Il sait probablement déjà comment il va m’humilier encore une fois. Est-ce qu’il va seulement m’insulter, me réclamer quelque chose? Est-ce qu’il va encore me frapper devant tous les autres?

9 h 53

Je n’ai plus aucune idée de ce que le professeur raconte. Tout ce qui occupe mon esprit est de trouver comment je vais disparaître dans 22 minutes. Je cherche à fuir sans avoir l’air de fuir. Toute la classe sait que cet idiot me malmène, mais quelque chose en moi veut essayer de leur faire croire que ça ne me dérange pas. Je veux même essayer de me convaincre moi-même que ça ne me dérange pas.

9 h 57

Fatiguées d’essayer de trouver une issue, mes pensées sont maintenant dans un autre mode. Pourquoi fuir encore? Dans ma tête, je deviens Jet Li. Il s’est levé et vient vers moi, accompagné de ses insignifiants de complices. Il rit et s’apprête à me bousculer, sauf que cette fois, je suis de glace. Non, j’ai un sourire en coin parce qu’hier soir, le fantôme de Bruce Lee m’est apparu et m’a entraîné de façon surnaturelle. Son poing s’élance vers moi, mais ne peut pas terminer sa course, je l’ai saisi fermement avec une rapidité qui dépasse l’entendement. Je le regarde dans les yeux, ses compagnons regardent, les filles regardent, il a un doute. Puis sans qu’il ait le temps de faire quoi que ce soit, mon pied le frappe au ventre et à la mâchoire. Il est maintenant au sol, hors de combat. Je regarde ses complices dans les yeux, aucun d’entre eux n’ose croiser mon regard…

10 h 14

Je reviens à la réalité en sursaut. Le professeur vient de donner ses instructions pour le travail à faire avant le prochain cours, mais je n’ai rien entendu. Mon stress est à son comble, c’était quoi déjà mon plan pour disparaître?

10 h 15

La cloche sonne, le professeur est en train de sortir, je n’ai pas fini de ramasser mes affaires, trop tard pour me défiler…

Il est déjà devant mon bureau.

– “Hey pourquoi t’arrêtes pas de me regarder pendant le cours? T’as tu un problème?”

Le grand hypocrite! Je l’ai regardé une fois seulement. Dans le fond toutes les excuses sont bonnes pour lui.

– “Ben…” Je n’ai rien à répondre, je hausse les épaules.

– “Tu vas m’arrêter ça tout de suite!”

Et vlan! Son poing me frappe une première fois.

Ses complices rient, la classe regarde. Tout le monde sait que je ne suis pas capable de me défendre devant ce grand imbécile. Et moi, je m’entête à vouloir me faire croire que ça ne me dérange pas. Je veux régler les choses seul, mais je ne veux pas être un dénonciateur. Je suis seul dans ma souffrance.

La souffrance physique que m’impose son poing n’est rien, la tourmente qui me suit jour et nuit est insoutenable.

Dieu, où es-tu quand je me fais humilier injustement en public?

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