La boussole de la souffrance
Photo par RubyGoes
Photo par RubyGoes
Par


Est-ce que le fait d’entendre trop souvent de mauvaises nouvelles peut nous désensibiliser à la souffrance?

Je n’ai pas lu d’études à ce sujet. Je fais juste me poser la question. Je remarque cette tendance en moi pendant les saisons où je suis l’actualité de trop près. On dirait que, tranquillement pas vite, je perds ma capacité d’être remuée face à la tragédie. C’était du moins le cas jusqu’à cette semaine.

Cette semaine, une émotion forte que je n’avais pas éprouvée depuis longtemps s’est ranimée en moi. Et je me demande pourquoi.

Je lisais un livre d’un aventurier moderne qui a parcouru le monde. J’étais rendue au chapitre où il parle de ses expériences en Asie du Sud-Est sous forme d’entrées de journal. Il raconte sa visite d’un lieu nommé Tuol Sleng, l’Auschwitz du Cambodge. Tuol Sleng était une école secondaire transformée en prison sous le régime de Pol Pot. C’était dans les années 1970, lorsque les Khmers rouges commettaient des massacres indicibles au sein de leur propre peuple. On estime que plus de deux millions de Cambodgiens ont péri dans ce génocide. L’auteur raconte que visiter l’école n’était pas du tout comme visiter un camp de concentration en Europe. À Auschwitz, tout a été stérilisé pour « accueillir » les touristes. À Tuol Sleng, il y a encore des éclaboussures de sang séché sur les murs. Les barbelés qui entouraient les balcons de l’édifice pour empêcher que les prisonniers se suicident ont été laissés là. Il y a de la poussière, des toiles d’araignées, des rats, des chaînes, des restants d’ongles.

Et il y a les photos.

Ce qui était particulièrement cruel et malade des horreurs de Tuol Sleng, c’était l’attention que ces monstres sadiques portaient à la torture. La mort dans cette prison n’était pas autant l’objectif que la souffrance. Une souffrance sans cris ni pleurs parce que ces derniers n’étaient pas permis. Les meurtriers de Pol Pot prenaient un grand soin de photographier toutes leurs victimes avant—et quelques fois après—la torture.

Ces photographies sont collées directement sur les murs de l’ancienne école. Des visages par centaines d’individus forcés de regarder au-delà de l’appareil-photo droit dans les yeux de leur tueur. L’auteur raconte que pour tenter d’ajouter un sens à leur mort, il n’était pas capable d’arrêter de prendre ces visages en photo. Peut-être essayait-il de leur dire qu’ils ne seront pas oubliés.

C’est là, sur la page droite, que j’aperçois son visage. Celui d’une enfant. Elle ne pouvait pas avoir plus de 8 ans.

Je ferme les yeux cette nuit-là et la voilà encore, la peur sur le visage. Je m’endors le coeur en lambeaux, les larmes aux yeux. Je me dis à mi-chemin vers l’inconscience que ça va bien aller, que c’est juste un cauchemar.

J’ai encore de la misère à réaliser que ce n’en est pas un. Une telle méchanceté aurait vraiment existé et il n’y a pas très longtemps de cela. Je n’en reviens pas que je n’avais jamais entendu parler de Tuol Sleng. Tout en moi crie violemment contre ces atrocités. C’est une réaction innée en moi. Je ressens un profond dégoût devant la douleur et le mal. C’est instantané; je n’ai même pas le temps de décider ma propre vérité à ce sujet. Oui, si j’entends parler des mêmes catastrophes pendant les 23 prochaines années, mes émotions peuvent s’engourdir.

Ma conscience, elle, ne s’engourdira pas de sitôt.

Peut-être que je ne pleure pas chaque jour pour l’incendie du Lac Mégantic, les adolescentes (toujours) enlevées par Boko Haram ou les victimes paralysées par la maladie de Lou-Gehrig. Je devrais probablement le faire plus souvent. Mais dans tous les cas, une chose est certaine, je serai toujours profondément troublée par l’existence de la souffrance.

Est-ce que tu t’es déjà demandé pourquoi la souffrance nous dérange tant?

D’où vient cette intuition si puissante en nous? Si on y réfléchit d’un point de vue purement scientifique et séculier, ça n’a pas de sens. Comment se fait-il qu’une race qui aurait vu le jour grâce à la survie du plus apte se soucie autant des faibles et des délaissés tout à coup au cours de son évolution? Comme une amie m’a déjà fait remarquer, si la loi du plus fort est universelle, pourquoi bâtissons-nous des hôpitaux?

Et si c’était parce que notre profonde réaction au mal et à la souffrance voulait nous dire quelque chose?

Et si elle agissait comme une boussole nous dirigeant vers Dieu? Et si cette intuition était un écho de nos origines exemptes de péché et une lueur de la vie que nous espérons après la mort? Entre les deux extrémités, nous faisons l’expérience de la souffrance parce que nous avons un problème en tant qu’humains. Nous sommes tout simplement brisés.

Qu’en penses-tu? Est-il possible que la souffrance nous alerte qu’il y a quelque chose qui cloche dans notre relation avec nous-mêmes, les autres et Dieu? Quelle est la dernière fois où tu as pris vivement conscience de l’existence du mal et de la souffrance?

Articles similaires